Tournoi international de Cambridge 2007

Peterhouse

"Je vous rappelle que nous partons ce vendredi pour la perfide montrer à ces mangeurs de rosbif de quel pion on se chauffe… Enfin ça c'est l'accessoire. On y va surtout pour les copains, le resto indien, Aubrey, la belote, le thé à minuit dans la chambre du B&B…

[…]"

 

Voici le début du message que j'ai reçu aujourd'hui d'Emmanuel Lazard. À quelles pratiques mystérieuses mon homonyme (aussi connu sur internet sous le surnom de TOO, pour The Other One, faisant référence à votre serviteur, aussi connu sous le surnom de TOO, pour The Only One, ce qui, je vous l'accorde, ne facilite pas tellement la différenciation entre les deux Manu…) fait-il donc référence ? Quelle est cette secte étrange ? Qui est Aubrey ? Autant de questions qui vont enfin trouver une réponse…

 

Les plus attentifs auront sans doute fait le lien avec le titre du billet (oui oui, juste au-dessus, là, voilààààààà) et compris qu'il s'agit du départ pour le tournoi international d'Othello de Cambridge, étape aussi britannique qu'incontournable du Grand Prix Européen d'Othello et qui se tient le week-end prochain (NB : ce texte a été écrit dans la semaine précédant le tournoi, qui s'est en fait tenu les 17 et 18 février 2007).

 

Le tournoi de Cambridge est depuis longtemps un des tournois européens préférés de pas mal de joueurs français, dont moua et, je ne le trahirai certainement pas, l'autre Manu. L'ambiance so british de la ville de Cambridge, qui aligne ses collèges souvent multicentenaires le long de rues pavées étroites parcourues par des vélos innombrables qui persistent cependant depuis des années à rouler du mauvais côté de la chaussée, le caractère médiéval du centre ville, avec ses salons de thé nichés dans les sous-sols improbables de magasins de disques plantés au coin de squares minuscules, les copieux english breakfasts servis par les patrons de B&B à l'atmosphère souvent familiale et au confort irréprochable donnent à ce voyage un charme qu'on ne trouve pas ailleurs. C'est donc à une espèce de pèlerinage que vont sacrifier, cette année encore, les représentants de l'Othello français.

 

Et quelle délégation, cette année ! On y trouve en effet Sébastien Barre, actuel champion de France et le prochain grand-maître français (il en a largement le niveau, il ne lui manque que de compléter son total de normes), Fred Auzende, le dernier joueur à avoir conquis ce titre de GM, Takuji Kashiwabara, l'infatigable globe-trotter franco-japonais et quadruple vainqueur du Grand Prix d'Europe, entre autres (mais il ne s'est jamais imposé à Cambridge, si mes souvenirs sont bons), Stéphane Nicolet, le joueur français le plus brillant de ces 15 dernières années, Emmanuel Lazard, donc, champion de France en des temps reculés où on savait à peine jouer à Othello, c'est dire si c'est un dinosaure (mais attention, ses dents sont toujours affûtées) et moua. En résumé, sur les 6 meilleurs joueurs français en activité actuellement, vous en avez 6. On peut difficilement faire mieux et la rencontre va être intéressante, puisqu'on peut gager que les Anglais aligneront aussi leurs meilleurs représentants, dont les légendes que sont Imre Leader et Graham Brightwell, qui comptent à tous les deux plus de victoires à Cambridge, titres de champion national, d'Europe, de vice-champion du monde individuel et de podiums mondiaux par équipes que vous ne pourriez en rêver et qui sont avec ça deux des joueurs les plus sympathiques que je connaisse. À qui vont sans doute prêter main-forte Michael Handel, vainqueur en 2003 et Aubrey de Grey, indéboulonnable et toujours parfait organisateur du tournoi. Autant vous dire que les murs roses et violets de la Lubbock's Room du Peterhouse college risquent de s'assombrir le temps du week-end : ça va sympathiquement charcler !! Aux huit coins de la salle (si si, comptez bien) qu'on va en retrouver certains, éparpillés par petits bouts, façon puzzle…

 

Mais comme le dit si bien Manu, ce n'est qu'un côté du tournoi de Cambridge, et pas forcément le plus important. Parce que s'il n'y a qu'un vainqueur au terme de la finale du dimanche après-midi, tous les joueurs auront grand plaisir à se retrouver (la communauté des joueurs d'Othello est réduite, même au niveau international, et a peu changé sur ces vingt dernières années, ce qui ajoute à ce genre de tournoi un caractère de convivialité qui contrebalance plaisamment l'aspect compétitif) tout le long des deux jours et surtout le samedi soir, moment du traditionnel dîner dans l'un des nombreux et excellents restaurants indiens que compte la ville. Aubrey de Grey est un personnage unique, haut en couleur et un brillant biologiste spécialiste du vieillissement humain avec lequel les conversations sont toujours passionnantes et étonnantes, pour peu que vous arriviez à suivre en anglais son débit ultra-rapide, ce qui demande, croyez-moi, une certaine habitude (Manu Lazard est une référence dans ce domaine, peut-être parce qu'il parle presque aussi vite en français). Et, indécrottables frogs que nous sommes, que se présente le moindre intervalle de temps libre pendant le voyage, le dîner ou en fin de soirée, les cartes de belote surgissent soudain comme par magie du sac à malices de Manu et des parties acharnées débutent aussitôt, qui se prolongent parfois jusqu'à des heures avancées de la nuit. Et re-belote le dimanche soir… Et dix de der dans le train du retour.

 

Il nous faut toute la semaine pour nous en remettre.

 

Et toute l'année pour attendre avec impatience l'édition suivante…

 

Place aux vieux ! ou Cambridge 2, le retour

 

Je ne vais pas faire durer le suspense plus longtemps : on a presque été bons… Les 6 français en lice terminent en effet 2e, 3e, 4e, 5e, 6e et 8e. Après les 11 premières rondes, Stéphane Nicolet était même en tête avec 10 victoires au terme d'un très joli tournoi le samedi et le dimanche matin. Mais vous savez ce que c'est, le terrain était lourd et le lamb dopiaza avait bouffé des cochonneries… Il est surtout tombé en finale sur un Imre Leader particulièrement accrocheur qui l'emporte 2-0 pour s'adjuger son quatrième titre dans ce tournoi.

 

De mon côté, je remporte sur le même score le match pour le troisième place qui m'oppose à Manu Lazard. Pour faire comprendre le titre aux non initiés, la moyenne d'âge des quatre premiers est à peu près de 38 ans, ce qui nous fait passer sans problème pour des papys auprès du contingent des nombreux joueurs dits de la génération internet qui n'ont en général pas plus de 25 ans. C'est donc l'expérience qui a parlé, puisque nous comptabilisons à nous quatre un peu plus de 80 ans de pratique de la compétition. Le temps de la retraite n'est pas encore venu et les ptits jeunes ont encore des choses à apprendre…

 

Voilà pour l'accessoire. Pour l'important, ce fut une fois de plus un très agréable week-end. Il avait bien commencé avec un voyage passé pour l'essentiel à jouer à la belote au bar du train en dégustant force thés, muffins et autres biscuits. Après le transfert de Waterloo à King's Cross par le métro londonien, nous attrapons de justesse le train pour Cambridge dans lequel les cartes font bientôt une nouvelle apparition tandis que je commence La mélancolie de la résistance de Laszlo Krasznahorkai après avoir terminé la Note sur la suppression générale des partis politiques de Simone Weil (ce dernier sera d'ailleurs le livre le plus lu du week-end). Nous débarquons un peu après 20 heures au B&B où nous prenons possession de nos chambres. Nous logeons en fait dans une annexe toute récente où nous bénéficions d'une relative indépendance puisque nous sommes (presque) les seuls habitants du lieu ; une très spacieuse cuisine et un salon télé assez confortable sont laissés à notre entière disposition.

 

En revanche, nous ne profiterons pas cette année des « copieux english breakfasts servis par les patrons de B&B à l'atmosphère souvent familiale et au confort irréprochable » puisque les patrons (patronnes en l'occurrence) ne sont pas sur place et que le confort, cette fois-ci, souffrira de quelques petits manquements. Ce qui ne nous empêchera pas d'apprécier les soirées à beloter autour de la table du salon et les petits déjeuners « comme à la maison ». Les parties de belote et les repas pris en commun sont l'occasion pour Fred Auzende de nous faire la preuve de ses talents d'humoriste… Mais la répartie du week-end reviendra cependant à Manu Lazard qui, à la fin d'une partie de belote très serrée, taquine Fred dont l'équipe a été battue sur le fil 2060 à 2010 : « c'est un peu comme si tu perdais une partie d'othello avec 33 pions parce que ton adversaire en a 34, c'est ballot… ». Les connaisseurs apprécieront.

 

Après notre installation, seul Stéphane a le courage de faire un saut jusqu'au pub voisin où Aubrey de Grey et de nombreux joueurs entament les festivités autour de quelques pintes.

 

Nous faisons une cure de cuisine indienne les deux soirs du tournoi : les papadum, chicken tandori et garlic nan volent bas et l'ambiance est réchauffée par les épices.

 

Le dimanche, après un bref passage au pub pour nous remettre des émotions de la journée et de la finale ratée de justesse ou perdue, le dîner convivial est l'occasion de faire un peu plus ample et bruyante connaissance avec certains jeunes joueurs rencontrés jusqu'ici seulement sur internet, comme Marek Szalankiewicz, Lasse Lorentzen et deux jeunes joueurs anglais prometteurs, David Beck et David Hand. Après le repas, notre envie de parties de snooker sera finalement déçue : la salle spécialisée exige un droit d'entrée de 10 livres par personne plus une livre toutes les 10 minutes pendant les parties… « C'est du vol ! » s'exclamera Manu. Quant au pub situé juste à côté, il ne dispose plus de sa table. Nous rentrons donc tranquillement au B&B où, une fois n'est pas coutume, c'est une partie endiablée d'ascenseur qui débute.

 

Le lundi matin, après une brève promenade sous un ciel gris et bas devant King's College et l'achat de peluches pour les papas d'entre nous, je laisse mes quatre comparses éparpillés entre les rayons d'une librairie pour prendre le train du retour. Pour faire une pause thé, ils se seront sans doute rabattus sur le salon Délices de France et sa petite salle située à l'étage puisque les « salons de thé nichés dans les sous-sols improbables de magasins de disques plantés au coin de squares minuscules » se sont révélés inaccessibles pour cause de travaux. Le Trinity College situé juste en face en est tout retourné. Voilà ce que c'est que de venir au tournoi de Cambridge depuis 15 ans : même dans cette ville de tradition où le passé et le présent se mêlent étroitement, les choses changent. Mais attention, on reviendra vérifier l'an prochain !

 

 

PS : Cette news est une version légèrement modifiée des deux billets que j'ai publiés sur mon blog , pour lequel je me permets donc de faire un peu de publicité ici.

 

 

Emmanuel Caspard 

 

3 commentaires pour “Tournoi international de Cambridge 2007”

  1. Le Dominique dit :
     

    Bravo pour cet article manu et aussi pour ton blog tres sympa !

  2. Le Serge Poirier dit :
     

    Merci Manu, beau boulot les français seront encore plus nombreux l’année prochaine ! !

  3. Le Celtique dit :
     

    Hello, Manu, superbe blog ! Je me suis régalée d’y lire toute l’épopée et d’en retrouver une version re-complétée ici

    Et si je ne connaissais déjà Cambridge, charmante petite ville universitaire au charme suranné, les célèbres dîners organisés par Aubrey aussi bien que ses tournois, c’est vrai que tes descriptions, le rythme de ton texte très enlevé, la luxuriance de détails que tu y mets, rien que ça donnerait envie d’y aller.

    En tous cas, ça me donne envie d’y retourner. Bravo, tu es un grand “littérateur”.

    Tiens, tu devrais tourner un film : “Les Français à Cambridge’..Ah zut, je me trompe, tu n’es pas Prince Malkovich…Mais pourquoi ne lui proposerais tu pas le script ? ? ?

    Et , en passant, de gros bisous à ton héritière…

    Très amicalement,

    Marie-Christine.

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